Art contemporain et danse : 3 questions à Cécile Raynal

02 avril 2019

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Danse

Si le lien entre les arts n’est plus à prouver, les diverses productions de nos artistes nous laissent penser que l’art contemporain vibre particulièrement au rythme de la danse. Dans cette série d’articles « L’art contemporain et la danse », nous avons demandé à nos artistes de nous éclairer sur les raisons de ces connivences.  

La sculpteure française Cécile Raynal, ancienne danseuse, est la première à se prêter à l’exercice. Voici ses réponses à nos questions. 

 

 

Belle au bois… Aurore, Cécile Raynal (2017-2018)

 

La sculpture de Cécile Raynal est intimiste, intime. Elle est spectaculaire en vertu de l’intensité qui s’en dégage. Ces pièces sont pleines d’énergie, elles ont une histoire, et très souvent un regard captivant qui présuppose presque une volonté d’interaction. 

La danse est mouvement, régulier, anticipé, spontané, organisé, volatile. La danse est captivante, elle étonne sans cesse par ce qu’elle a d’imprévisible. 

La sculpture de Cécile Raynal est immobile, immuable, permanente. Elle manifeste la spontanéité d’un visage sur lequel la vérité passe, toujours vraie, car toujours humaine. Les sculptures ont une aura qui vous captive avec la promesse d’une vérité dévoilée. 

« Il y a une neutralité dans la danse. Moins le danseur exprime, plus son mouvement et son énergie vont irradier » déclare l’artiste, expliquant en partie l’immobilité captivante de ses pièces. 

 

Cécile Raynal : Le chemin vers la danse  

« Je suis gymnaste depuis mon plus jeune âge, donc je dispose d’une certaine condition physique. » déclare Cécile. Ainsi, sans se réserver à une pratique unique, elle a toujours mobilisé son corps comme moyen d’expression, à travers la danse notamment, mais pas seulement. « Quand je suis rentrée aux Beaux-arts dans les années 90, on était en pleine période d’art conceptuel. Donc j’ai fait beaucoup de performances, de happenings, d’installations. ». « Je poussais mon corps à bout, dans tous les sens du terme. » confie l’artiste, se constituant comme dernière pièce de ses installations, pour lesquelles elle se rasait la tête, ou se roulait dans la boue. 

« En école d’art, la sculpture était assez confidentielle, elle ne correspondait pas à l’académisme de l’époque. La peinture et la sculpture n’avaient pas bonne presse, et la figuration encore moins. Il n’y avait plus de cours techniques, l’approche théorique était d’avantage enseignée. » 

La danse, loin d’être un « second choix » dans la vie de l’artiste, était tout de même une manière de correspondre à ces codes et de s’inscrire dans le mouvement de l’institution. Cependant, elle demeurait très habitée par ce besoin de faire des portraits, elle raconte : « Je me cachais le dimanche à l’école pour faire des portraits, mais je n’avais pas l’impression d’avoir la technique nécessaire. » 

Après ses études, Cécile part en Angleterre où elle travaille et prend des cours de trapèze et de cordes, ressentant la nécessité de « se servir de son corps dans tous les milieux, à l’étranger… ». C’est ensuite en Afrique qu’elle s’est installée, « Je dansais tous les jours, car j’étais entourée de musiciens. ». Elle y a notamment appris « le sentiment de la danse » : « La danse m’attire car c’est une force presque subversive. ». C’est dans ces conditions que l’artiste a acquis une connaissance, un certain niveau et beaucoup d’expérience des danses et des rythmes, qu’elle a pu mettre à profit lors de son retour en Europe, revenant toutefois à la sculpture et à son obsession pour le portrait.  

 OFW’s/Hom’sCécile Raynal (2012-2013)

 

Une pratique de la sculpture nourrie par celle de la danse ? 

 « Je tirais des passerelles entre différentes formes de danse et la sculpture de portraits. » Pour Cécile, il y a l’idée que le modelage de portraits est à la sculpture ce que la chorégraphie, et la production de spectacles sont à la danse.  Plus particulièrement « la connaissance de la danse africaine, dans tout ce qu’elle peut comporter de rituelle a inspiré ma sculpture. Cette danse est parfois presque chamanique. » 

Tout comme quand elle danse, Cécile est emportée quand elle sculpte, les sens se substituent à la pensée afin de donner lieu à une sculpture très intuitive, sensorielle et existentielle. L’artiste insiste : cet état de conscience modifiée, de libération de l’inconscient, dans une certaine mesure, n’est cependant pas comparable à un état de transe. « C’est un état de pure présence au corps, c’est le corps qui prend le dessus sur l’esprit finalement. » Lors de ce processus créatif, Cécile Raynal entre donc en communication directe avec son corps et, tout comme quand elle danse, l’action de sculpter la canalise. « C’est une force structurante. » dit-elle. 

La musique est également un dénominateur commun des deux médiums d’expression. Tout comme elle peut être nécessaire à la danse, « elle est un mode d’invocation du silence et de la concentration. »

Si Cécile confie appliquer à sa sculpture des émotions propres à la danse, cette pratique l’a également conditionné à une appréhension particulière de la sculpture qui tend à définir son art. « Les pièces sont construites autour de vides, que j’utilise comme un squelette. Mais ce vide ne demande qu’à être rempli, de la même manière que le danseur se remplit de l’énergie des spectateurs. De même également que le spectateur est ému physiquement à l’endroit où la danse est venue remplir son intériorité. »

Le corps est un médium passeur d’énergie, il en va de même pour la sculpture de Raynal. 

                             

            

                                               Homme percé, Cécile Raynal, 2011

 

Quand l’intériorité devient extériorité : un point commun entre danse et sculpture ? 

Pour Cécile, le moment de la réalisation de la sculpture scelle la rencontre de toutes les extériorités, la sienne comme celle des modèles : « Dans ma sculpture, ce mouvement intérieur se situe dans le vide, il devient matière grâce à la sculpture qui se propose de matérialiser les émotions, les mêmes émotions par ailleurs que celles qui sont en jeu lors d’une représentation de danse. (…) Mon travail doit être révélateur de l’impalpable présent dans les gens. Cet impalpable se situe dans le vide. Il vient détacher chaque chose de l’évidence, il faut que ce soit un signe de la poésie du monde », une partie du travail de Cécile cherche donc à rompre avec son propre vouloir dire afin de que la magie opère et que quelque chose se dérobe, s’attelle à son propre vide. Elle se fait productrice d’objets, qui tels que dans la tradition animiste africaine, sont habités. 

Certes, les sculptures de Cécile sont inertes. Toutefois, l’énergie dont elles sont animées laisse penser qu’elles sont mouvements suspendus. Tandis que la danse est mouvement, l’œuvre de Raynal est « tremblement », fragile et pleine d’émotion. « La sculpture est maligne, car elle offre une multiplicité de points de fuite, comme lorsqu’on est en face d’un autre être. » 

 

Duo d’Aude, Cécile Raynal, 2011

 

Le rapprochement entre la danse et l’œuvre de Raynal, sans pour autant être évident, semble toutefois nécessaire. « L’immobilité est finalement déjà de la danse, comme le silence est déjà du son. Il s’agit de dire que le vide n’est pas le rien ».  

 

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