Ferle : une peinture sans référence, par Zao Wou-Ki

 

Elle arrive chez moi avec de grands rouleaux de dessins sous le bras, qu’elle a transportés dans le métro.

Elle est pâle, diaphane comme on dit en français. En chinois, on dirait « elle est comme du lait ». Je m’inquiète de sa santé, elle me répond qu’elle va bien et tout en s’excusant, elle déroule sur le sol en marchant dessus l’immense dessin dont je vois tout de suite qu’il s’agit de quatre feuilles collées ensemble. Elle utilise de l’encre de Chine rouge, qu’elle achète, dit-elle, dans une boutique de la rue Monsieur le Prince. Elle travaille à même le sol, et secoue les pinceaux sur les feuilles blanches : des signes visibles fuient à droite, à gauche, et une espèce d’écriture apparaît, sans forme dessinée, qui m’évoque la paroi d’une grotte préhistorique. Je pense à Lascaux, où la roche joue avec la forme. Je me répète intérieurement que c’est bien une écriture, mais ce n’est pas non plus un espace plat, c’est une peinture qui respire, qui cherche de la profondeur … rythmée entre le noir et le rouge. Puis il me vient clairement à l’esprit que c’est une stèle.

Ce que j’aime, c’est qu’il n’y a ni référence, ni tradition, cette façon de peindre me fait penser à la densité de la pierre, à la texture du rocher.

Avant ce qu’elle appelle ses « boucliers », elle faisait de grands personnages, flottant dans un espace où ils se trouvaient cependant à leur place, mais sans appui, sans appui terrestre.

Ils étaient libres, en l’air, flottaient dans le cosmos, légers. Et puis ces grands formats sont de grands voyages. L’aventure est plus directe. Peinture de la légèreté, légèreté des signes invisibles sans référence : mais ne suis-je pas finalement en train de parler de moi ?

Zao Wou-Ki

 

Propos recueillis par Françoise Marquet 

 

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