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Loup y es-tu ?

17 novembre 2013

Loup y es-tu ?

Le photographe Christian Houge était de passage à Paris à l’occasion de Paris Photo 2013. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions sur sa dernière série, Shadow Within, qu’il a développée au cours des trois dernières années en photographiant des loups entre les Etats-Unis et la Norvège, son pays natal. Loin de se résumer à une série de photographie animalière, Shadow Within s’inscrit dans une démarche transversale à tous les projets de l’artiste : une démarche qui nous pousse à nous interroger sur notre rapport à la nature, envisagée à la fois comme notre environnement extérieur et comme partie constituante de nous-même.

Untitled 6, Shadow Within, Norway/USA 

Comment vous est venue l’idée de la série Shadow Within ?

En Norvège, nous avons une longue histoire avec les loups. Lorsque j’étais enfant, j’ai entendu tous ces contes de fées, toutes ces histoires imaginaires mais aussi réelles à leur sujet. Il s’agissait très souvent de récits effrayants, avec le « grand méchant loup » qui hurle à la lune et dévore les enfants. Dans la religion chrétienne, le loup est aussi la bête du diable… On dit qu’aucun humain n’a été tué par un loup à l’état sauvage depuis 1843. Pourtant, chaque fois qu’un loup est repéré dans les environs d’Oslo, ça fait la une des journaux car ça réveille une peur profonde en nous. J’ai baigné dans tout cela, mais j’ai aussi toujours eu le sentiment que les loups ne pouvaient se résumer à ça. Donc, pour cette série, j’ai rencontré un chercheur en Norvège qui travaille avec deux meutes de loups. C’est à travers elle que j’ai pu les approcher. J’ai dû apprendre des règles de sécurité et de langage corporel, simplement pour pouvoir être parmi eux. C’est aussi quelque chose de récurrent dans mon travail : mes séries me poussent souvent à sortir de ma zone de confort…

C’est-à-dire ?

Ça varie d’une série à l’autre, mais globalement, j’ai le sentiment que je dois me confronter à des situations où je ne me sens pas forcément à l'aise pour pouvoir inviter le spectateur à faire de même, à adopter un autre point de vue. En règle générale, c’est lié au concept de la série. Par exemple, j’ai travaillé sur certaines sous-cultures ou sur les personnes transgenres. C’était quelque chose de très nouveau pour moi. Me plonger dans ces questions-là m’a vraiment poussé à sortir de ma zone de confort. En ce qui concerne les loups, ça a pris une forme beaucoup plus physique. Les loups ont besoin de vous tester pour tolérer votre présence. Ils m’ont mordu, traîné à terre… Ce ne sont pas des situations très agréables, mais cela m’a poussé à affronter mes propres peurs. J’ai beaucoup appris sur moi-même en travaillant sur cette série.

Untitled 16, Shadow Within, Norway/USA

Justement, dans le texte que vous avez écrit en rapport avec cette série, vous dites qu’elle « explore la relation que l’homme entretient avec loup et, en fin de compte, avec lui-même ». Que voulez-vous dire ?

Je pense que la fascination de l’homme pour le loup est en partie liée au fait que c’est un animal impossible à apprivoiser, un animal qui reste sauvage. Nous y voyons une part de nous-même, une part dont la culture nous tient éloignés. Je pense que les loups représentent notre nature profonde. Je ne porte pas de jugement sur la culture, mais je trouve fascinant d’examiner ce qu’elle produit sur nous, et comment nous pouvons facilement nous distancier de la nature en nous-même. C’est le genre de questionnement que j’essaie de faire naître avec cette série, en invitant notamment le spectateur à se servir de son instinct pour comprendre ce qu’il voit.  C’est je crois ce qui différencie ce projet d’une série documentaire : faire s’interroger le spectateur sur ce qu’il voit avant qu’il ne lise le texte, l’inciter à faire ses propres associations… Je n’impose aucun ressenti : mes images sont ouvertes. Je veux que les gens inventent leurs propres histoires.

Dans cette série comme dans d’autres, vous avez à la fois recours à la couleur et au noir & blanc…

J’ai en effet choisi d’utiliser les deux. Les images en couleurs sont plus oniriques, elles évoquent les souvenirs d’enfance alors que les images en noir et blanc illustrent le versant plus obscur du loup, qui fait bien souvent écho à celui de l’homme : la hiérarchie sociale, la sexualité, la peur, la solitude… J’aime jouer sur les contrastes. Prenez la série Arctic Technology par exemple : vous avez le contraste entre l’homme moderne et l’environnement très primitif, la recherche de savoir orientée vers l’extérieur et la recherche de réponses en nous-même… Visuellement, il y a également dans cette série le contraste entre les images en couleurs et celles en noir et blanc, notamment pour montrer les paysages que dessinent les antennes des installations scientifiques dans l’immensité arctique. En noir et blanc, ces antennes prennent un aspect secret et menaçant, qui sont un autre aspect de ce qu’elles représentent. Donc j’essaie vraiment de multiplier les points de vue, en montrant d’abord au spectateur des images un peu oniriques, pour qu’il se sente à l’aise, avant de le confronter à une réalité beaucoup plus âpre. J’aime aussi travailler sur ce que l’on appelle la « dissonance cognitive », en produisant des images face auxquelles le spectateur éprouve des émotions contradictoires : elles peuvent être à la fois esthétiquement belles et repoussantes ou générer une forme d’« intranquillité ». J’aime cette ambivalence.

Antennaforest 2, Arctic Technology, Spitsbergen

Christian Houge est un artiste norvégien qui vit et travaille à Oslo. Son travail photographique, imprégné des mythes et du folklore nordique, explore la relation que l’homme entretient avec la nature. Les séries de Christian Houge sont régulièrement exposées en Europe et aux États Unis. Les séries Barentsburg et Shadow Within ont toutes les deux été nominées au Prix Pictet.

 
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