Lumi Mizutani vue par Nicolas Idier, II

La pesanteur et la grâce. Œuvres peintes de Lumi Mizutani

« Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme d'absence. » (Simone Weil).

L'encre de Chine offre des possibilités graphiques infinies, à condition de savoir la manier. Comme l’écrit l’historien de l’art Zhu Qingsheng, de l’Université de Pékin : « La peinture à l’encre (shui mo) dans l’art chinois et est-asiatique peut être envisagée comme l’équivalent de la peinture à l’huile dans l’art occidental. La calligraphie (shufa ou shodo, en japonais) représente l’aboutissement par excellence de l’art chinois et est-asiatique et doit être considérée comme lui étant aussi fondamentale que l’est la sculpture grecque pour l’art occidental. » Ainsi, la galerie Au Pont Rouge, soucieuse d’insuffler la vie de la création artistique actuelle à un espace habituellement dédié aux objets de l’art de vivre de la Chine classique (XVIIème-XIXème siècles), a-t-elle choisi d’offrir à la délectation de l’amateur parisien les encres de Lumi Mizutani.

A première vue, ces encres se partagent en deux thèmes : figures abstraites et corps dénudés – deux genres très fréquents dans l’histoire de l’art occidental. Or, Lumi Mizutani ne renie pas ses origines japonaises : quand il lui fallut orienter sa pratique picturale vers l’usage de l’encre, c’est tout naturellement qu’elle choisit le pinceau traditionnel, dont Pierre Ryckmans écrit, dans sa traduction des Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère : « La pointe du pinceau, molle et sensible à la moindre pression, délivre un trait plus ou moins fin, plus ou moins épais, avec une plus ou moins grande quantité d’encre, selon que la main appuie plus ou moins sur le papier ; la moindre variation de hauteur dans les mouvements de la main se traduit donc aussitôt par une variation du trait sur le papier. » Cette sensibilité extrême du pinceau convient bien à l’esprit créatif de Lumi, consciente de l’importance de la simplicité du trait, d’une nécessité d’économie de la forme. Afin de capter l'essence d'un mouvement ou d'un corps, elle se place de l'intérieur. Cette intériorité à l'égard du sujet représenté offre au spectateur de l'œuvre le sentiment d'une intimité très grande, très douce. Elle lui donne l'impression exacte de pouvoir entrer dans l'espace de la création : ainsi, le spectateur n'est plus seulement spectateur. Il pénètre dans la chair de l’encre. L’érotisme n’est pas moindre.

L’art de Lumi Mizutani s'enracine dans une longue pratique de la lithographie et du lavis. Dans ces deux techniques, le travail de l'eau est central. L'eau dessine des formes qui relèvent du hasard, d'un mouvement naturel, organique. Comme le dit Lumi : « je me laisse entraîner, au gré de ses caprices, par cette matière qui flotte, pénètre puis dévore le support. » Les œuvres sur papier à l'encre de Chine manifestent cette même énergie : l'eau et l'encre participent du même mouvement, un mouvement naturel comme celui des vagues retirées, à marée basse, après avoir laissé sur la plage des dessins étranges.

Ces dessins étranges, Lumi les nomme « calligraphies ». Bulles d'air qui gravitent dans le vide de la feuille, comme une écriture sensuelle, aux arrondis fragiles. Dans leur voisinage immédiat, l’œil du visiteur se pose sur des corps nus de femmes, tracés eux-aussi à l'encre de Chine. Ce serait une erreur de les séparer. Les nus sont une écriture intime qui s'adresse à la palpitation de notre émotion, tandis que les « calligraphies » pourraient être la figuration exacte, comme prise au microscope, de cette palpitation. Lumi nous entraînerait ainsi dans un voyage au cœur de nous-même : la femme, qu'elle soit l'amante ou la mère, suscite la palpitation sensuelle, initie le mouvement naturel que montrent les « calligraphies » arrondies comme des cellules minuscules, comme des astres considérables.

Soucieuse d'humilité, Lumi prend soin de rejeter ce qui serait trop direct, trop explicite. Ainsi l'art suscite-il une émotion discrète dans les profondeurs de l'encre et cette émotion est naturelle. N'y aurait-il pas, dans la création de Lumi, l'ébauche d'une réconciliation entre l'art et la nature, le naturel et le superficiel, l'abstraction et la figuration ? En deux mots : la pesanteur et la grâce ? Il fallait donc passer par les nuances de l'encre de Chine, féconde dans sa noirceur comme l'humus des forêts ou les vides du cosmos, pour trouver, humblement, le tendre réconfort à ce qui nous maintient si souvent dans l'angoisse des jours qui passent : le pinceau avance sur le blanc de la feuille et nous rappelle que l'humain n'est grand que fragile.

Nicolas Idier

(agrégé d'histoire, docteur en histoire de l'art chinois et chercheur associé au Centre de recherche sur l’Extrême-Orient de Paris-IV Sorbonne).

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