02 janvier 2019

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photographie de nu, photographie de studio, Japon

A travers une série de photographies réalisée à l'occasion de nombreux voyages au Japon, le photographe Christian Houge nous propose sa relecture d’une pratique ancestrale japonaise : le Shibari. Ce travail s'inscrit dans un projet plus large, intitulé Okurimono et devéloppé au cours des 10 dernières années à travers une véritable exploration de l’underground tokyoïte.

 

Christian Houge réinvestie la question du lien entre Nature et Culture, leitmotiv de ses productions artistiques, d’une manière tout à fait inédite. La série Okurimono fait référence à un entre-deux, une impossibilité de choisir entre des réalités distinctes et souvent juxtaposées.  Cet entre-deux est notamment vécu par les jeunes générations nippones qui éprouvent des difficultés à se positionner entre la tradition, héritage très présent au Japon, et la modernité des mœurs, symptomatique d’une ouverture au monde amorcée sous l’Ere Meiji (1868).

 

Kauzan II, Christian Houge, Série Okurimono, 2007-2018

 

Désormais, la culture nipponne rayonne à l’international et exerce un tel pouvoir de fascination que certains thèmes abordés dans la série Okurimono font partie d’une certaine "culture pop" mondiale, investie par la photographie d’art. Le phénomène Cosplay par exemple, cette pratique qui consiste à adopter l’apparence et les attitudes d’un personnage de fiction.  Son esthétique travaillée en fait un sujet éminemment approprié à la photographie d’art. Ce thème partage la distribution avec d’autres, tels que les "Nyūhāfu" (anglicisme traduit en japonais signifiant "New Half", "Nouvelle moitié" en français), surnom donné aux personnes transgenres au Japon.

Tous ces thèmes représentent autant de réalités de la société nipponne peu développées car elles ne sont pas parties intégrantes de la tradition. Il n’en reste pas moins qu’ils participent à construire une nouvelle identité japonaise et sont autant de témoins de l’ouverture au monde de ce pays historiquement si isolé et mystérieux.

La série Okurimono se propose d’explorer l’esthétique et les traditions japonaises sous un point de vue contemporain, curieux et original. Dans ce vaste projet photographique, le Shibari est décliné à travers une série de sept photographies, constituant une véritable série dans la série. 

Le terme "shibari" signifie "attaché", et fait référence à une pratique rituelle et traditionnelle d’abord pratiquée sous l’ère Edo (1608–1868) comme méthode de torture des ennemis de guerre. Les techniques de ligotage étaient et demeurent nombreuses. Nous exagérerions à peine en qualifiant la pratique de "torture personnalisée" et ritualisée, puisque les techniques de ligotage sont nombreuses, adaptées au sexe, à l’âge et à la classe sociale du torturé.

  

Shibari I, Christian Houge, Série Okurimono, 2008-2018

 

Dans les années 1960, le shibari émerge en tant qu'art et c'est bien sûr cet aspect qui a fasciné Christian Houge. A travers cette série dans la série, c’est une nouvelle fois la singularité de ce photographe contemporain norvégien qui transparait. Le Shibari est un motif devenu récurrent dans la production artistique japonaise d’une part, mais également internationale. Cette pratique a quitté les rangs de l’armée pour se joindre à ceux de l’art contemporain d’abord japonais, puis mondial. Pensons notamment aux photographies du célèbre Nobuyoshi Araki, déclinant le thème du Shibari sur fond de décors chargés d’intérieurs japonais, et dont l’aspect violent et sexuel apparaît exacerbé. C’est notamment par cette absence de connotation sexuelle que s’impose Christian Houge, puisque c’est par le biais d’une mise en scène très épurée, désexualisée et délicate que le photographe en propose une nouvelle interprétation.

Certes, la pratique japonaise a de nombreuses fois été réinterprétée par des points de vue occidentaux, détournée même en réelle pratique sexuelle, le bondage, dont le rapport de domination et sa violence intrinsèque font tout l’attrait.

  

             Shibari III, Christian Houge, Série Okurimono, 2008 – 2018                                

 

Ces photos de shibari se démarquent du reste d’Okurimono car elle est le résultat d’un processus créatif indépendant du reste de la série.

Lors de ses différents voyages au Japon, tout l’intérêt de Christian Houge était dirigé vers les sous-cultures. Manière détournée de traiter de la culture et de la tradition japonaise, l’underground japonais n’est toutefois pas facile d’accès. C’est donc à juste titre que l'on peut parler d’exploration dans toute sa dimension aventurière et mystérieuse. Après qu’une de ses intermédiaires a introduit le photographe dans des milieux habituellement non accessibles aux étrangers car invisibles ou discrets, Christian a entrepris un réel processus de création "à quatre mains" avec un maître Shibari et son modèle afin de produire ces photographies de studio. Car, autre complication, la technique du Shibari nécessite un apprentissage, et fait partie de toutes les pratiques dites "à ne pas faire chez soi", ainsi la collaboration avec des professionnels, bien plus qu’évidente, était obligatoire.

Le projet du photographe s’est développé à tel point que certaines suspensions et liens ont été réalisés pour la première fois pour la série, inscrivant par là même le photographe dans une démarche de revisite guidée par un authentique désir de rendre hommage au Japon et à sa culture. La valeur symbolique des couleurs de cette mini-série (le blanc et le rouge) en constituent le rappel subtil.

 

Shibari IV, Christian Houge, Série Okurimono, 2008 – 2018

 

Nous le disions, l’esthétique japonaise a influencé de nombreuses créations présentées sur la scène artistique internationale. On ne compte plus les expositions et autres rétrospectives montées par de grands musées mettant en lumière des objets, des vêtements, des pratiques issus du Japon. A ce titre, il semble évident que la série Shibari est représentative de ce nouvel attrait de l’occident pour la culture nippone. Toutefois, si dans la série Okurimono se manifeste surtout la manière dont l’ouverture au monde et l’entrée dans la modernité ont bouleversé la société Japonaise, ces dernières photographies participent à inverser le rapport. Elles constituent un hommage délicat au Pays du Soleil Levant et à son histoire, en incarnant l’influence considérable que l’esthétique japonaise représente pour le reste du monde.

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