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Photographie : Interview de Christian Houge à propos de sa nouvelle série Residence of Impermanence

29 juin 2020

  

D’aucuns pourraient qualifier la dernière série de Christian Houge de "portraits d’animaux en feu". Mais cette description ne suffirait pas à saisir la portée et la complexité de ce projet, pour lequel la performance accompagne la production d’un art conceptuel nourri de symbolisme, de mythologie et de spiritualité. Ce spectacle à peine imaginable d’animaux (morts et empaillés depuis longtemps) réduits en cendres ouvre le dernier chapitre de l’exploration de l’artiste, qui questionne en image la relation entre Homme et Nature. 

Développée sur une période de huit ans, la série Residence of Impermanence traite de l’insatiable soif de conquête de l’Homme sur la Nature, de son rôle dans l’extinction d’espèces (dont peut-être la sienne), et de son impossibilité à comprendre la place réelle qu’il doit prendre dans le monde. Ce faisant, elle soulève de nombreuses questions qui demeurent sans réponse mais auxquelles il est nécessaire de se confronter, peut-être aujourd’hui plus que jamais.  Il est prouvé que la pandémie qui a changé la face de notre monde en l’espace de quelques mois est une conséquence directe de l’intrusion excessive de l’humanité dans la Nature. Cette série provocante puisque visuelle, que certains peuvent avoir du mal à regarder, nous ramène à des réflexions trop longtemps éludées.

La série Residence of Impermanence a été montrée pour la première fois au public lors de l’exposition personnelle de Christian Houge au Fotografiska Museum de Stockholm en 2019 (du 30 août au 24 Novembre 2019). Certaines photographies de cette série figurent actuellement au sein de l’exposition “Facing Fire: Art, Wildfire, and the End of Nature in the New West” au California Museum of Photography à Los Angeles (Du 22 février au 9 août 2020). Nous avons interrogé l'artiste sur cette série.

  

 

Puma, série Residence of Impermanence 

 

Vous avez débuté cette collection de trophées de chasse il y a plus de 7 ans. L’idée de cette série était-elle le point de départ de votre collection, ou est-elle apparue pendant ce processus de collecte ?

J’ai collectionné pendant deux ans sans idée précise de la manière dont je voulais travailler avec ces objets, ni même que j'allais les détruire. Mon concept devait mûrir, comme c'est le cas de tous les projets qui se développent sur une dizaine d'années.

 

Vous avez vécu entouré de ces animaux empaillés pendant toutes ces années. Le regard que vous portiez sur eux en a-t-il été changé ? Comment cela a t-il affecté votre œuvre finale ? 

Les animaux sont empaillés ou plutôt, leur peau recouvre un moulage artificiel. Le travail de taxidermie est souvent minutieux et les yeux des animaux sont toujours fixés sur vous. Il a fallu beaucoup de temps pour trouver le bon animal dans la bonne position, mais aussi l’expression et le regard de ce qui fût un jour une créature bien vivante !

Pendant les derniers moments de ma préparation, j’ai passé de nombreux mois avec eux dans une tour de béton et une station-service désaffectée à Oslo. Beaucoup de ces vieux animaux avait besoin d’être réparés avant d’être brulés, et je devais apprendre à maîtriser parfaitement les lumières puissantes et le très technique appareil numérique Phase One (150 mégapixels). Au long de cette préparation, les animaux recouvraient les murs de la pièce en béton de ma tour, attendant le rituel final de l’incinération et de la transcendance.

Nous, les humains, avons attribué des personnalités à tous ces animaux. Toutes ces représentations et expériences de l’enfance ont principalement déterminé la manière dont nous percevons ces animaux. C’est un processus inhabituellement personnel.

 

Pouvez-vous nous en dire plus à propos de la dimension technique du projet ? Où a-t-il eu lieu, et comment s’est déroulée la préparation ? L’organisation et le contrôle du processus de crémation ont-ils représenté un défi important en vue d’obtenir le résultat souhaité ?

La préparation et la logistique ont été bien plus compliquées que ce que j’avais pu imaginer. Lorsque mon appartement a été plein jusqu'aux combles, j’ai dû chercher différents endroits où conserver cette centaine d’animaux.

Le grenier de ma chère mère Sidsel en était également rempli, et elle ne pouvait même plus garer sa voiture dans son garage en hiver puisqu’il était occupé par un immense ours polaire dressé sur ses pattes, et par un lion !

Beaucoup de gens m’ont aidé pour cette série. Je n’aurais jamais pu la réaliser sans toute l’aide que j’ai reçue d’une équipe dévouée qui m’a rejoint dans l’exploration du sens que ce concept avait réellement et des questionnements plus larges qu’il permettait d’aborder.

L’achat des animaux empaillés a représenté un gros invetissement. C’était un risque à prendre, mais mener cette série à sa fin, coûte que coûte, m’a toujours obsédé. Sans cette obsession, il aurait été difficile de trouver l’énergie et la conviction nécessaires pour faire ce que j’ai fait. Je pense que de nombreux artistes comprennent ça.

J’ai principalement passé du temps dans les salles d’enchères partout dans le monde afin de trouver ces animaux – dont certains sont assez rares. Beaucoup proviennent d’Allemagne, de Suède ou du Danemark. Certains m’ont été offerts par des gens qui considèrent la possession d’animaux empaillés comme peu compatible avec le tournant qui s’opère actuellement dans nos sociétés : le monde autour de nous change très rapidement du fait de notre propre ignorance et de notre égo. Ces animaux représentent en partie tout cela.

La maîtrise du processus de crémation s'est faite par tâtonnements, mais j’ai pu trouver quelles matières inflammables fonctionnaient particulièrement sur la peau, les poils et les autres surfaces. Les flammes doivent être justes, et elles sont très difficile à "capturer" correctement avec une photographie.

 

 Arctic Fox, série Residence of Impermanence

 

Vous êtes-vous imposé une préparation psychologique et physique ? Comment vous sentiez-vous lors de ces performances ?

Ce projet est profondément personnel parce que j’ai toujours aimé les animaux et la nature. Lorsque j’étais enfant, mon plus grand souhait était de travailler dans un zoo. A présent, ces idées ont changé. Après avoir lu "Why we look at animal" (Pourquoi regardons-nous les animaux ?) de John Berger, ma vision des animaux dans la culture a totalement changé.

Puisque personne n’a rien réalisé de similaire avant, j’ai dû explorer toutes les dimensions du concept lors de son développement même. Cela m'a obligé à sortir de ma zone de confort afin de me comprendre moi-même sur un plan plus large, même si ce projet a toujours été bien plus grand que moi seulement. L’exploration de notre relation et de nos conflits vis-à-vis de la Nature est un thème récurrent de toutes mes séries ces vingt dernières années. Residence of Impermanence est pour sûr la série la plus expressive mais également celle qui invite le plus à réfléchir.

Depuis la première représentation d’animaux par l’Homme dans les grottes de Chauvet et de Lascaux dans le sud de la France, les animaux ont été montrés comme des éléments spirituels, et également primordiaux pour notre survie. La symbolique animale a toujours été cruciale dans tous les champs de la culture, elle nous permet de nous comprendre nous-même.  Sans les animaux et le feu, nous ne serions pas évolués tels que nous le sommes aujourd’hui, et il me semble que nous tendons à l’oublier.

Pour moi, cette série est un rappel et une célébration de cela. C’est également une revendication et un rituel propre à libérer les animaux pris au piège de limbes pendant des décennies. Ni vivants, ni morts. Je crois que la plupart d’entre nous désirons symboliquement une crémation. L’existentialisme est convoqué à ce sujet. Que se passe-t-il après notre mort ? Avons-nous une âme ? Si tel est le cas, qu’en est-il des animaux ?

Libérer les animaux et clore le cercle est très ritualisé pour moi, et les animaux sont traités avec dignité. Au cours de ce processus libérateur et créateur d’un heureux dialogue entre nos origines et notre possible destination, je prive également physiquement le marché de l’objet d’un désir et de la possibilité de sa commercialisation. Certains sont furieux parce que je détruis quelque chose de cher et de beau. Je pense que tout est dit ! :) 

 

Ces images vont indubitablement avoir un écho particulier en France où beaucoup de gens se souviendront de l’incendie survenu en 2008 chez Deyrolle, une institution parisienne de la taxidermie, des sciences naturelles et d’entomologie. Votre série était-elle liée d’une manière ou d’une autre à cet évènement ?

L’idée de brûler des objets de taxidermie couteux m'est venue en voyant les images de Deyrolle carbonisé. C’était violent et beau à la fois. Le spectacle des animaux noircis au sein des restes de ces intérieurs patrimoniaux a produit un fort impact sur moi. C’était la combinaison parfaite que je recherchais ! Après ça, mon projet a pris de l’ampleur et de la détermination.

 

Vous avez choisi la tapisserie victorienne qui apparait en toile de fond des images pour sa forte portée symbolique. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

J’ai utilisé les tapisseries luxuriantes et couteuses de chez House of Hackney comme arrière-plan de toutes les photos de la série. Elles représentent l’impérialisme et le besoin de conquête de l’Homme sur la Nature. Après que Melchior d'Hondecoeter et Peter Paul Rubens ont réalisé leurs immenses peintures exotiques pour les plus fortunés, les tapisseries représentant une nature sauvage et les animaux empaillés sont devenus populaires dans les intérieurs.

 

Elk 2, série Residence of Impermanence

 

Le feu est un élément dont la symbolique est ambivalente. Aristote, par exemple faisait une distinction entre le feu créateur et le feu destructeur. Cette ambivalence figure-t-elle également dans vos photographies ?

Oui, il y a la destruction mais il y a aussi la vie nouvelle. C’est à la nature ce que le symbolisme est à la religion. Le feu nous a donné l’opportunité d’évoluer en tant qu’espèce. Il nous a protégé à tous les égards. Dès lors que nous ne dépensions plus notre énergie à digérer de la nourriture crue, nos cerveaux ont évolué. 

 

Des milliers d’animaux sont tués chaque jour dans une relative indifférence, sans parler de l’extinction silencieuse et presque invisible des espèces. Pensez-vous qu’il est nécessaire de confronter les gens à des images dérangeantes telles que celles que vous avez créés pour cette série afin de susciter une prise de conscience ?

OUI ! L’exposition "Facing Fire" au Museum of Photography de Los Angeles, dans laquelle figurent certaines images de la série, explore les incendies de Californie et la dévastation actuellement en cours en dépit de l’incroyable technologie dont nous disposons pour prévenir ou stopper ces catastrophes. Je pense que cette exposition aborde une partie d’un problème très important. Les photographies que j'y présente sont uniquement celles d'animaux nord-américains de façon à favoriser un esnetiment de proximité chez le spectateur qui les observe : un lion de montagne, un loup, un aigle, un bison, un hibou, qui sont également des animaux spirituels amérindiens.

 

Wallpaper 2, série Residence of Impermanence 

 

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